Peut-on être Noir et manager en pays colonisé ? Les réponses de Patricia Braflan Trobo – Interview Caribcreolenews

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CCN. Pourquoi ce titre provocateur?

Patricia Braflan-Trobo. Cette question me surprend car je n’ai jamais souhaité provoquer avec ce titre. Au contraire il m’a semblé que c’est celui qui exprimait le mieux la réalité que je croise au quotidien dans mes formations de management que ce soit dans les entreprises privées, les grands groupes ou les cours que je dispense. Je rencontre dans ces formations beaucoup de managers afro, indoguadeloupéens ou de couleur de peau très claire mais qui sont rangés dans le groupe des Noirs et c’est souvent que la question de leur place à des postes de managers fait débat ou pour eux, ou pour leurs compatriotes ou pour des métropolitains,… Être Noir-e et manager en Guadeloupe ne semble pas encore en 2013 aller de soi. Ce titre est une façon pour moi de dire que cela existe, que c’est possible et que dans une société ou le Noir a été par définition édifié comme dominé, dirigé, il peut aussi être dominant et dirigeant sans souffrir d’aucun complexe d’infériorité, d’aucune illégitimité. Obama a dit « yes we can » avec ce titre je dis « wi nou pé ».

CCN. Votre cycle d’ouvrages sur les questions managériales (des colonisés) continue c’est la vraie vie, l’actu,  qui vous le commande ?


PBT. C’est tout simplement la vraie vie des entreprises en Guadeloupe et Martinique qui sont les territoires que je connais le mieux. Nous avons en Guadeloupe, Guyane et Martinique ou j’interviens, énormément d’afro et d’indodescendants, des Noirs (même s’ils sont mulâtres) au sens large du terme, qui sont diplômés et qui occupent des postes à responsabilité. Beaucoup d’entre eux sont confrontés à des doutes, des questionnements. Ils rencontrent des difficultés dans le management qui n’est pas une fonction, toujours facile à exercer, et ce dans tous les pays. En effet l’univers de travail est un monde de contraintes, de coercitions et de conflits même si c’est aussi un lieu de réalisation de soi et parfois même de plaisir.Certains de ces managers Noirs au lieu de ranger les difficultés de management dans le registre des relations professionnelles commettent l’erreur de les déplacer vers des considération ethniques, de couleur de peau, de nèg ,de zindyen, de guadeloupéens et là c’est le début de la spirale infernale. Il faut aussi noter que certains collaborateurs qui sont encore, de façon consciente ou inconsciente, fortement imprégnés par le fameux « nèg pé pa dirijé nèg », trouvent les managers Noirs illégitimes et pensent pouvoir tout se permettre notamment de mépriser ces managers, de traiter les traiter de nèg a blan, de vendus,…Le système des relations de travail dans une société post-esclavagiste de plus colonie-départementalisée devient avec la donnée ethnique extrêmement compliqué.

CCN. Etre noir et manager, c’est un problème ? Mais pour qui ?


PBT. C’est parfois un problème pour le système de représentation de beaucoup de personnes qui ont intégré la couleur de la peau comme un élément essentiel de leur grille d’analyse. Certains managers eux-mêmes doutent de leur légitimité tant ils sont imprégnés de la pensée sociale négative qui transmet des propos du type « konplo a nèg sé konplo a chyen, nèg pé pa dirijé nèg, nèg pé pé travay èvè nèg…. » Certains collaborateurs qui portent en eux les mêmes ravages de notre histoire et qui pensent la même chose vont tout faire pour faire ces propos se vérifier. Dès lors qu’il y aura un problème, ils vont revenir à ces références.Certains délégués syndicaux qui eux-mêmes sont des managers dans leurs syndicats ne vont pas hésiter à traiter avec mépris et comme traitre celui qui est Noir et qui a accédé à un poste à responsabilité même si c’est dans une entreprise de Noirs.Certains cadres et patrons Blancs ne peuvent imaginer un encadrement de haut niveau qui soit Noir. Pour eux la compétence a une couleur et elle est blanche.Dans ce pays colonie département, il faut noter que nous sommes tous porteurs des stigmates de cette histoire et que parfois sans en être conscient, au motif de combattre le système nous en devenons ses meilleurs alliés. Quand j’entends une fois un délégué syndical traiter un guadeloupéen d’origine africaine qui occupait un poste à responsabilité dans une grande structure de « nèg a blan », ne sommes nous pas en train de dire aux Noirs que les responsabilités ne sont pas pour eux et que seule l’exécution doit leur être réservée ? Nous allons construire un pays uniquement avec des exécutants, des ouvriers ? Nous allons importer des cadres, des dirigeants si un jour la Guadeloupe devient indépendante, autonome ou tout autre ? Ce sont ces questions que pose la délégitimation des cadres Noirs –es. An nou roupran sans…

CCN. Ca signifie en creux qu’être blanc, indien, chinois, japonais et manager, ce n’est pas un problème ?

PBT. Ce n’est pas un problème dans la mesure où dans ces groupes ethniques il n’y a aucune problématique liée à la couleur de la peau. Les propos du type « Blanc pé pa travay èvè Blanc, zendyen pé pa travay èvè zyndien, é japonè pé pa travay èvè japonè » n’existent pas. De ce fait ce sont des managers qui se retrouvent avec des problématiques en relation avec les difficultés naturelles inhérentes au monde du travail et qui les gèrent comme on gère généralement ce type de problème. Ils ont des problèmes de managers et pas des problèmes de managers Blancs ou Japonais. Être un manager Noir est un élément qui apporte un biais sérieux dans l’analyse des situations et dans la recherche de solutions pouvant être apportées à ces problèmes. En effet, comment être rationnel dans une discipline qui exige de la rationalité quand on y introduit un élément des plus irrationnels : la couleur de peau ? C’est ici que se posent les différences et les difficultés avec les autres managers.


CCN. Et être NOIRE et manager c’est une autre dimension de la question ?

PBT. Non ce n’est pas en soi une difficulté supplémentaire. Notre société guadeloupéenne est bien plus avancée que l’occident sur l’accession des femmes aux postes à responsabilité. Ce que le NoirE signifie c’est que je prends en compte une réalité guadeloupéenne où nous avons beaucoup de femmes aux responsabilités, donc je leur parle directement à elles aussi. Je leurs dis avec ce titre que le masculin qui l’emporte sur le féminin correspond à certaines sociétés mais certainement pas à la notre dans son organisation sociale. Les femmes ont toujours dirigé, mené, managé en Guadeloupe donc elles ne peuvent pas ne pas être au centre de ce type d’écrit et je me devais de m’adresser directement à elles et ce dès le titre. Ce titre a une autre fonction, il rend visible une réalité qui semble anodine : l’importance des femmes dans la conduite de la société guadeloupéenne. Le titre c’est aussi une façon de dire aux filles et aux femmes, oui vous pouvez ou vous y êtes déjà é sa ki pè pa pè.

Itw DZhttp://www.caraibcreolenews.com/news,guadeloupe,1,4198,26-04-2013-guadeloupe-peut-on-y-tre-noir-et-manager-en-pays-colonisy-les-ry-ponses-de-patricia-braflan-trobo.html

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