« Vos papiers, Madame l’Antillaise, doivent être Parisiens »

Optimiste...

Il était une fois une petite Antillaise à Paris, qui n’était pas vraiment française. Bien évidemment, elle avait les papiers, la carte d’identité, la langue, la scolarité, les diplômes, elle avait voyagé par-ci et par-là, maîtrisait sa langue d’âme, le créole, en avait appris deux autres, l’espagnol et l’anglais. Bref, elle se sentait Française.

Cette petite Antillaise, qui se croyait française, décida de chercher un travail.

Malheureusement, la situation économique de sa région ne lui permettait pas de poursuivre la carrière de ses rêves. Qu’importe! Elle releva ses manches et décida de faire le grand saut : Partir en France, aller vers l’eldorado, puiser son inspiration dans la Grande Métropole, et qui sait, un jour, ramener son expérience, l’idée d’une entreprise prospère… Bref, quelque chose qui l’aiderait à faire fructifier l’économie de sa Terre Natale.

Elle fut accueillie par sa famille. Comme on le sait, les choses ne sont pas aussi faciles qu’on le croit quand on part vivre « en France ». On arrive dans une famille qu’on a souvent connu pendant les congés bonifiés, famille qui arrive « no stress », cool and relax. Famille qui vous dit l’air de rien que « les antillais sont ceci, cela »… Tant de critiques. Quelque part, cette famille plante les graines du « vivre en France, et pas aux Antilles, c’est tellement mieux! ».

La petite Antillaise arriva chez ces gens, et découvrit leurs « vrais visages ». Celui de gens exilés, malheureux, qui se coupent souvent de leur famille, personnes aigries, qui, de leur Terre Natale, ne connaissent que les meurtres, les horreurs et toutes ces choses que les médias s’affairent à rebuzzer. En vérité, je vous le dis, cette petite famille d’exilés se disait « qu’il faisait vraiment mieux vivre en France ».

La petite Antillaise n’était pas dupe, elle fit comme si elle ne comprenait pas le malheur de ces gens, et continua… à chercher du travail.

Elle trouva du travail, et en fut très heureuse.
Mais la route était encore longue… Il restait encore… Un logement à trouver !
La petite antillaise qui gagnait près de 2000 euros net, se dit « je gagne bien ma vie, je gagne bien au delà du SMIC, je vais quand même réussir à trouver quelque chose »…

Optimiste 2

Elle se rendit donc avec sa maman près d’un agent immobilier qui lui tint à peu près ce discours :
– Vous gagnez 2000 euros ?
– Oui.
– Ce ne sera pas assez pour le logement que vous voulez… il vous faut 3 fois le salaire…
– Mais il me manque 75 euros pour être à trois fois le salaire…
– Vous ne pouvez pas.
– Mais ma mère qui gagne 3000 euros se portera garant.
– Ah, madame ! Ah, les parents ! Heureusement qu’ils sont là ! Votre mère vit-elle en France?
– Aux Antilles.
– Mais madame… ce ne sera pas possible ! Vous vous rendez compte s’il faut envoyer un huissier là-bas pour récupérer de l’argent si vous ne payez pas votre loyer ?

La petite Antillaise fut choquée. Déçue. Apeurée.

Comment ça « huissier » ? « Huissier » pour 75 euros ? Et si « huissier » il y a… ne serait-ce pas parce que sa mère, elle-même n’aurait pas, alors, pu tenir son rôle de garant…
Et puis comment ça « envoyer » un huissier… Il n’y en avait pas de compétent aux Antilles ?
La petite Antillaise reprit son chemin. Car on ne décourage pas une petite Antillaise comme ça. Elle sait d’où elle vient, les clichés sur sa couleur de peau, et que ses origines véhiculent. Elle sait aussi que l’intelligence est un bien que partage beaucoup de personnes. Elle eut peur, mais se dit qu’avec patience, courage, détermination et… communication, on arrive toujours à ses fins.
La petite Antillaise finit par trouver un logement très bien placé, en plein Paris.
Paris ! Le rêve se dit-elle!

Enfin, je vais pouvoir « ouvrir mes ailes ».

La petite Antillaise décida de se meubler. Car oui, à moins de se rouler par terre pour dormir, et de manger à même le sol, en faisant ses merguez griller au soleil… Non, ce n’était pas possible. Il fallait meubler tout ça !
Rien de mieux, qu’un simple « paiement en plusieurs fois » pour alléger son coût d’emménagement.

Elle fit les démarches comme si de rien n’était.
Reçu un mail pour lui dire que sa commande était partie, arriverait 5 jours plus tard.
Puis, reçu un second mail.

demande de RIB

Tiens , donc… Un RIB « domicilié en France Métropolitaine »… écrit en rouge de surcoît.

La petite Antillaise qui avait appris à lire à « l’Ecole de la République » relu tout son contrat. Surtout les petites lignes, ce sont généralement, les plus vicieuses. Elle ne trouva aucune précision quant au RIB qui se devait d’être MADE IN FRANCE METROPOLITAINE.
Elle ne s’était pas trompée.

Car elle ne vous l’avait pas dit la petite Antillaise, mais sa banque se disait « Banque Nationale ». Et sa banque étant très « française » de surcroît, domiciliée à Paris, à Fort-de France, en Guadeloupe ou à Cayenne… Pour elle c’était idem.
Mais pas pour « eux », ces chères entreprises.

La petite Antillaise venait de comprendre que sa dite “Banque Nationale” n’était nationale que dans le nom.

Elle prit son téléphone, et exposa son problème à la nana du SAV téléphonique :

– Madame… ma banque, BANQUE NATIONALE, est refusée car hors de la métropole ! Ca n’a pas de sens .Pensez-vous que ma banque est une banque cocotier ?
– Madame, votre commande est déjà partie, vous n’aurez qu’à payer comptant, on vous prélèvera directement sur votre compte bancaire.
– Mais ça n’a pas de sens ! Vous prélevez directement mon compte en un one shot, ca ne vous pose pas de problème ! Mais prélever en 10 fois, parce que ma banque est aux Antilles, ça, ça vous gratte !
Madame, essayez de trouver quelqu’un… qui a un RIB à Paris… ou renvoyer vos meubles.

La petite Antillaise dépitée, raccrocha, se déplaça à sa banque, située à Paris, y exposa son problème.

La banquière, charmante et intelligente lui dit ceci :

« ça ne m’étonne pas… Figurez-vous que vous n’êtes pas la seule personne comme ça… beaucoup d’entreprises pratique la discrimination bancaire, en utilisant les coordonnées géographiques de votre RIB…

A vrai dire, les Antilles sont considérées comme une région de mauvais payeurs, alors ils pratiquent une discrimination automatique… même si vous vivez ici, même si votre salaire est de 5500 euros… C’est du tri.

Ouvrons un compte sur Paris, et envoyez-leur ce RIB… ils vous laisseront tranquilles ».

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Optimiste 3
La petite Antillaise, en colère, reçu ses meubles.
Elle décida de ne pas en rester là : elle écrivit au Ministère de l’Egalité des territoires et du Logement (quel cynisme : logement et territoire réunis !)
Surprise : elle eu une réponse, lui expliquant que la ministre était au fait de cette problématique…
La petite Antillaise décida de ne pas en rester là…
Et décida de raconter cette histoire à tous ceux qui, un jour où l’autre, se retrouveront eux aussi face à cette problématique et se diront, comme elle avait pu se le dire :

« Je suis adulte.
J’ai bac+5.
Je travaille dans une entreprise internationale.
Je suis redevable pour mes impôts,
On accepte de me livrer et de me prélever comptant (donc là, mon compte bancaire est bien français… !) mais me créditer comme tout autre bon citoyen français… NON !

Je me sens lésée, comme des milliers d’antillais, jeunes et moins jeunes, étudiants, travailleurs, bosseurs, voulant simplement vivre leur vie. »

Nous nous retrouvons face à un racisme structurel bien ancré dans une société française criant « liberté, égalité, fraternité » mais qui, au sein de sa propre communauté, voit trop souvent se pratiquer « minorité lésée, discriminé, inimitié ».
Souhaitant que ce récit continue à alerte sur les pratiques inégalitaires liées à l’argent et au droit au logement.

Pour les plus curieux, qui souhaitent savoir ce que la petite Antillaise avait écrit à la ministre, sachez juste qu’elle lui adressa un courrier dont l’objet était :
« Vos papiers, Madame l’Antillaise, doivent être Parisiens. »

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