Leçon d’humanité, de courage et de pardon du Rwanda : Vingt ans après, des rescapés du génocide posent aux côtés de leur bourreau

Capture écran du site du New York Times
François Sinzikiramuka, perpetrator (left); Christophe Karorero, survivor

Le mois dernier, le photographe Pieter Hugo est allé dans le sud du Rwanda, deux décennies après que près d’un million de personnes aient été tuées lors du génocide. Il en a rapporté une série de tableaux vivants improbables, presque impensable.

Dans l’un, une femme pose sa main sur l’épaule de l’homme qui a tué son père et ses frères. Dans un autre, une femme pose avec un homme allongé nonchalamment. Cet homme a participé au pillage de ses biens et à l’assassinat de son mari et ses enfants. Dans beaucoup de ces photos, il y a peu de chaleur évidente entre les deux personnes du portrait, et pourtant ils sont là, ensemble, posant l’un à côté de l’autre. Dans chaque portrait, l’auteur est un Hutu qui a été gracié par le survivant Tutsi de son crime.

Les personnes qui ont accepté d’être photographiées participent à un effort national oeuvrant pour la réconciliation et ont travaillé en étroite collaboration avec l’AMI (Association Modeste et Innocent), une organisation à but non lucratif.

Dans le programme de l’AMI, de petits groupes de Hutus et de Tutsis sont conseillés pendant des mois. Ce suivi doit déboucher sur une demande formelle de pardon par l’auteur des violences passées.

Si le pardon est accordé par la victime, l’auteur, sa famille et ses amis apportent généralement un panier rempli de présents, habituellement de la nourriture et du sorgho ou de la bière de banane. L’accord est scellé avec des chants et la danse.

Les photos de Pieter Hugo sont exposées à partir du mois d’avril en extérieur et en grand format à La Haye. La série a été commandée par l’organisme artistique Creative Cour dans le cadre de « Rwanda 20 ans, » un programme explorant le thème du pardon. Les images pourraient ensuite être affichés sur des monuments et églises au Rwanda.

Aux séances de photos, selon Hugo Pieter, les relations entre les victimes et les auteurs de crimes varient beaucoup. Certains « couples » se sont montrés  facilement ensemble, discutant de potins du village. D’autres sont arrivés prêts à être photographié, mais incapable d’aller plus loin. « Il y a clairement des degrés différents de pardon », a déclaré Hugo. « Dans les photographies, la distance ou la proximité que vous voyez est assez juste. »

Dans les entrevues menées par l’AMI et Creative Cour pour le projet, les sujets ont parlé du processus de pardon comme d’une étape importante vers l’amélioration de leur vie. « Ces gens ne peuvent aller nulle part ailleurs – ils se doivent de faire la paix», a expliqué Hugo. «Le pardon n’est pas né de certains sentiments farfelus de bienveillance. C’est plus un instinct de survie. » Pourtant , la pratique de cette réconciliation nécessaire n’amoindrie en aucun cas la force émotionnelle requise par les Rwandais, pour établir cette dite réconciliation ou pour se laisser photographier, l’un à côté de l’autre.

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Ici, à gauche, Sinzikiramuka, l’auteur des crimes, s’explique : « Je lui ai demandé pardon car son frère a été tué en ma présence. Il m’a demandé pourquoi j’étais coupable, et je lui ai répondu que je le suis comme quelqu’un qui a été témoin du crime mais incapable de sauver la personne. C’était l’ordre des autorités. Je lui ai fait savoir où se trouvaient les meurtriers, et les meurtriers lui ont aussi demandé son pardon. »

Karorero, le survivant, à droite, déclare de son côté : « Parfois la justice ne nous donne pas de réponse satisfaisante – les procès sont sujets à la corruption. Mais quant il s’agit de pardon volontaire, on est satisfait une bonne fois pour toute. Quand quelqu’un est plein de rage, il peut perdre la tête. Mais quand j’ai accordé le pardon, j’ai senti mon esprit en paix. « 

 

 

Jean Pierre Karenzi, l’auteur des crimes: «Ma conscience n’était pas tranquille, et quand je la voyais, j’étais très honteux. Après avoir été formé sur l’unité et la réconciliation, je suis allé à sa maison et ai demandé pardon. Ensuite, je lui ai serré la main. Jusqu’à présent, nous sommes en bons termes « .

Viviane Nyiramana survivante, à droite: « Il a tué mon père et trois frères. Il a fait ces meurtres avec d’autres personnes, mais il est venu seul à moi et m’a demandé pardon. Lui et un groupe d’autres délinquants qui avaient fait de la prison m’ont aidé à construire une maison avec un toit. J’avais peur de lui – maintenant que je lui ai accordé le pardon, les choses sont devenues normales, et dans mon esprit je me sens claire ».

 

Godefroid Mudaheranwa, à gauche, auteur de crime : « J’ai brûlé sa maison. Je l’ai attaqué dans le but de la tuer elle et ses enfants, mais Dieu les a protégés, et ils se sont échappés. Quand je suis sorti de prison, si je l’ai vue, je voulais courir et me cacher. Ensuite, AMI a commencé à nous fournir des formations. J’ai décidé de lui demander pardon. Pour avoir de bonnes relations avec la personne à qui vous avez fait du mal – nous remercions Dieu « .

Evasta Mukanyandwi, à droite, victime : « Je l’ai haï. Quand il est venu dans ma maison, s’est agenouillé devant moi et a demandé pardon, j’ai été touchée par sa sincérité. Maintenant, si je pleure car j’ai besoin d’aide, il vient à mon secours. Quelque soit le problème auquel je peux faire face, je l’appelle. »

 

Juvenal Nzabamwita (homme)  auteur de crime :« J’ai endommagé et pillé ses biens. J’ai passé neuf ans et demi de prison. J’avais été éduqué à discerner le bien du mal avant d’être libéré. Et quand je suis rentré, j’ai pensé qu’il serait bon d’aborder la personne à qui j’ai fait du mal et demander son pardon. Je lui ai dit que je me tiendrais à ses côtés, avec tous les moyens à ma disposition. Mon propre père était impliqué dans le meurtre de ses enfants. Quand j’ai appris que mes parents avaient agi méchamment contre elle, j’ai sincèrement imploré son pardon. »

Cansilde Kampundu, victime : « Mon mari se cachait, et des hommes l’on traqué et assassiné un mardi. Le mard suivant, ils sont revenus et ont tués mes deux fils. J’espérais que mes filles auraient été sauvées, mais ils les ont attrapé dans le village de mon mari, et les ont tuées et les ont jetées dans les latrines. Je n’étais pas capable de les retirer du trou. Je me suis agenouillée et j’ai prié pour elle, avec mon jeune frère, et j’ai couvert le trou des latrines avec de la terre. La raison pour laquelle j’ai donné mon pardon est parce que j’ai réalisé que je ne retrouverai jamais les personnes aimées que j’ai perdu. Je ne pouvais pas vivre une vie esseulée dans ce village – je me demandais, si j’étais malade, qui resterait à mes côtés et si j’avais des problèmes, et si je criais pour demander à l’aide, qui viendrait me sauver ? J’ai préféré donner mon pardon. »

 

 

Deogratias Habyarimana, à droite, auteur de crimes : «Quand j’étais encore en prison, le Président Kagame a déclaré que les prisonniers qui plaideraient coupable et demanderaient pardon seraient libérés. J’étais parmi les premiers à le faire. Une fois à l’extérieur, il était également nécessaire de demander pardon à la victime. Mère Mukabutera Césarée ne pouvait pas savoir que j’étais impliqué dans les meurtres de ses enfants, mais je lui ai dit ce qui s’est passé. Quand elle m’a accordé son pardon, toutes les choses dans mon cœur qui avaient fait qu’elle me regardait comme un homme méchant, s’évanouirent.  »

Cesarie Mukabutera, à gauche, victime : « Plusieurs d’entre nous ont connu es maux de la guerre plusieurs fois, et je me demandais pour quelle raison j’avais été créée. La voix à l’intérieur de moi me disait « ce n’est pas juste de te venger pour ceux que tu as aimés. » Cela a pris du temps, mais en fin de compte, nous avons réalisé que nous étions tous Rwandais. Le génocide a été causé à cause d’une mauvaise gouvernance qui a conduit les voisins, les frères et les soeurs à se battre les uns contre les autres. Maintenant, vous acceptez et vous pardonnez. La personne que vous avez pardonné devient un bon voisin. L’un se sent en paix, et l’autre pense au futur positivement. »

 

François Ntambara, auteur de crime (gauche) : Lors du génocide de 1994, j’ai participé au meurtre du fils de cette femme. Nous sommes à présent membres du même groupe d’unité et de réconciliation. Nous partageons tout. Si elle a besoin d’eau pour boire, je vais en chercher pour elle. Il n’y a pas de suspicion entre nous, que ce soit sous le soleil ou pendant la nuit . J’avais l’habitude d’ avoir des cauchemars rappelant les tristes événements que j’ai vécu , mais maintenant je peux dormir tranquille. Et quand nous sommes ensemble, nous sommes comme frère et sœur, aucune suspicion entre nous. »

Epiphanie Mukamusoni, victime (droite) :  » Il a tué mon enfant, puis il est venu me demander pardon. J’ai lui ai tout de suite accordé mon pardon parce qu’il n’a pas tué de lui-même – il était hanté par le diable. Je suis heureux de la façon dont il a témoigné du crime au lieu de garder ça secret, parce que ça blesse si quelqu’un garde caché un crime qu’il a commis contre vous . Avant, quand je ne lui avais pas encore pardonné, il ne pouvait pas venir près de moi. Je l’ai traité comme mon ennemi. Mais maintenant, je préfère le traiter comme mon propre enfant. »

 

Dominique Ndahimana, auteur de crime (à gauche) : « Le jour où j’ai pensé à demander pardon, je me suis senti soulagé et apaisé. J’avais perdu mon humanité en raison du crime que j’ai commis, mais maintenant je suis comme tout être humain.  »

Cansilde Munganyinka, victime (à droite) :« Après avoir été chassé de mon village et que Dominique et d’autres l’ait pillé, je suis devenue sans-abri et folle. Des années plus tard, quand il a demandé pardon, j’ai dit: «Je n’ai rien pour nourrir mes enfants. Allez-vous m’aider à élever mes enfants? Allez-vous construire une maison pour eux? ». La semaine d’après, Dominique est venu avec quelques survivants et d’anciens prisonniers qui ont commis le génocide. Il étaient plus de 50, et ils ont construit pour ma famille une maison. Depuis, j’ai commencé à me sentir mieux. J’étais comme un bâton sec; maintenant je me sens paisible dans mon cœur, et je partage cette paix avec mes voisins.  »

 

Laurent Nsabimana, auteur de crime (à droite) : «J’ai participé à la destruction de sa maison parce que nous avions le propriétaire pour mort. Les maisons qui sont restées sans propriétaires – nous avons pensé qu’il était préférable de les détruire afin d’obtenir du bois de chauffage. Son pardon m’a prouvé qu’elle est une personne avec un cœur pur ».

Beatrice Mukarwambar : « Si je ne suis pas tenace, la vie vie me dépasse. Quand quelqu’un vient près de vous sans haine, bien que des choses horribles se soient passées, vous lui accordez la bienvenue et lui donnez ce qu’il est venu chercher de vous. Le pardon est égale à la miséricorde.  »

Lire article original (New York Times) – cliquez ici

 

 

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