De l’humanité de celui que je regarde.

Je vais vous raconter quelque chose qui s’est passé il y a quelques années.
A l’époque, je me demandais « qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? ». J’étais très angoissée.
Un soir, 1h du matin, je prends le bus. J’étais à Paris, je rentrais tranquillement me mettre au chaud.Quand je suis montée, le bus était PLEIN. J’ai halluciné, 1h du matin en semaine, sa pa ka fèt !

Il restait une place en face d’une vieille dame âgée, une blanche.
Je me suis assise et j’attendais que le temps passe.
La dame âgée était au téléphone, et disait :

– MMhh… Mmmh

Sur le « mmh, mmhh », j’ai souri car je me suis dit « c’est drôle, elle « mmmh » (y’a pas de verbe pour ça!) comme si elle parlait créole.

Elle a continué : « mmmh… oui… oui… »

Même réflexion : le « oui », sonne comme avec un accent créole.

Et puis subitement elle a lâché un : « Bon… man ka raccroché, pass i ni an moun douvan mwen ki ka komprenn tou sa mwen ka di ».

Elle raccroche, je la regarde et j’éclate de rire. Elle-même me regarde, et rit. On se tend la main.
Je me présente, « bonjour, je suis « la tchipie », j’avais bien senti que vous parliez créole, mais je n’étais pas sûre ».

La dame elle-même rit, se présente – je ne dirai pas son nom – et me dit « j’avais bien compris que vous étiez antillaise ! »

Elle me demande ce que je fais dans la vie, me dit de m’accrocher, que c’est dur mais que ça vaut la peine. De mon côté je lui demande ce qu’elle fait à Paris à cette heure là, elle me dit qu’elle est en visite venue voir sa soeur, mais qu’elle ne peux pas rester en France, qu’elle ne supporte pas la France, et qu’elle a hâte de rentrer chez elle, en Martinique.

Nous échangeons, et elle me raconte que quand elle est arrivée en France à l’époque de ses études, c’était difficile pour elle car les autres blancs la méprisaient beaucoup, à cause de son accent créole. Qu’elle avait subi beaucoup de moqueries, et qu’elle avait très mal vécu cette période où elle était étudiante.

Nous continuons à échanger, je lui fait par de mes états d’âme, elle m’écoute, m’encourage et me dit :

« Vous savez, dans la vie il faut compter sur sa chance.
Vous devez y croire. Moi je l’ai fait et j’ai eu une très belle vie. Il n’y a aucune raison que vous non plus vous ne l’ayez pas. Croyez en vous et en votre chance, et foncez!
Vous verrez ! Comptez sur votre chance !
Ca marche! »

Cette dame était une békée, et moi, une jeune martiniquaise. Nous n’avions aucune raison de nous rencontrer, et je dois avouer que j’aurais été aux antilles, il y aurait eu peu de chance que nous nous soyons parler aussi librement, ne serait-ce qu’à cause du regard des gens portés sur l’une et sur l’autre. Je me rappelle souvent du conseil de cette dame, qui par un jour de hasard, m’a remonté le moral, alors que la vie ne nous aurait normalement jamais permis de nous parler comme une dame âgée, et une jeune femme. En dehors de toute problématique raciale.

Quelques années avant, je m’étais retrouvée perdue dans les hauteurs de la Martinique, à prendre des cours de dessins. Je suis quelqu’un qui ne s’embarrasse pas de tout et de rien, je dis bonjour à tout le monde, et quand j’aime quelque chose, je le fais savoir. Je suis comme ça.

Je me rappelle très bien d’une dame avec qui j’ai fait connaissance dans ce cours de dessin. Elle avait les cheveux courts, et était accessoirement blanche. J’ai fait la bise à tout le monde, et j’ai « bo » cette dame comme toutes les autres. Elle avait dessiné un superbe jardin. Et je le lui ai dit. Elle avait un coup de crayon formidable, et j’ai dit à cette vieille dame « WAHOUW! c’est beau ».

Un truc bizarre s’est passé. J’ai vu qu’elle était touchée.
Je me suis demandée pourquoi, vu qu’elle savait dessiner mieux que quiconque dans cette salle, qu’elle dessinait depuis des années et que… je ne voyais pas pourquoi mon compliment la touchait tant que ça.

Nous sommes restées à bavarder, elle m’a beaucoup parlé des plantes, et je sentais cette dame très touchée. En partant, je lui ai mis ma main dans le dos, naturellement, je lui ai fait la bise, je l’ai sentie encore très émue, et je suis partie.

J’ai réfléchit, et je me suis dit qu’il y avait quelque chose de bizarre.
J’en ai parlé à ma mère – qui était aussi présente dans le cours de dessin.
Ma mère m’a répondue, le plus naturellement du monde : « c’est une béké ».

J’ai répondu « et ? ».

Ma mère m’a répondu : « et elle ne s’attendait peut-être pas que tu réagisses comme tu l’as fait, que tu t’asseyes à côté d’elle, que tu discutes avec elle comme si de rien n’était, que vous rigoliez ensemble, et que tu lui fasses la bise en partant. Les gens ont peur tu sais. »

J’ai compris après pourquoi certaines lui parlait avec une espèce de malaise/crainte/bizzarrerie dans le regard et la voix.

Mmmh.

Je n’ai pas de moralité à faire sur cette histoire. Comme d’habitude. Mais une réflexion.
Le regard que les autres posent sur nous peut déterminer les batailles que nous aurons à vivre.
Si certains ne nous avaient pas regardé comme de la marchandise, nous les noirs, nous n’aurions pas connu l’esclavage et toutes les horreurs associées.
Nous sommes devenus libres, après que du sang ait coulé, que les esprits se soient éclairés, et que le regard sur notre humanité ait été enfin vivant.

Si le regard que l’autre pose sur moi peut influencer mon avenir, en quoi est-ce que le regard que je pose sur lui peut influencer le sien ?

Est-ce que je suis une femme libre si je n’arrive pas à accepter l’autre tel qu’il peut être ? Héritier tout comme moi, d’un passé. Est-ce que si je fais comme ceux qui, autrefois, ont blessé, torturé, tué mes ancêtres… si je fais comme eux, et que je refuse de voir l’humanité de celui ou celle qui en 2014 se tient devant moi… 

En quoi est-ce que je vaux mieux que ces ancêtres à lui qui ne voyaient pas l’humanité qu’il y avait chez mes ancêtres à moi ?

La Tchipie

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