« J’ai 21 ans et ma mère génétique me méprise. Et moi je l’aime. Non, je la hais. »

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thème "Et si je faisais la Paix avec mon passé ?" 
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LOVE.
- La Tchipie

Une fois de plus, plein de frissons en lisant cette lettre…

Lecteur #2 : Et si je faisais la Paix avec mon passé ?

J’ai 21 ans et ma mère génétique me méprise. Et moi je l’aime. Non, je la hais. A vrai dire, je ne sais plus. En tout cas je porte son sang.

Jusqu’à mes 9 ans je ne connaissais que ma mère adoptive. Celle qui m’a élevé. J’étais heureux, tellement heureux. Je ne savais de ma mère génétique que ce que mes parents me disaient sur elle. Peut-on aimer ce que l’on ne connaît que de loin ? Moi, j’étais fou de passion pour elle. Elle était belle, fière, fougueuse. Elle en faisait rêver plus d’un. J’étais fier de dire qu’elle était ma mère de sang. Je le répétais à qui voulait bien l’entendre.

Puis je l’ai rencontrée. Plein d’espoir, de naïveté. Après tout, j’étais la chair de sa chair. On allait donc s’aimer, rattraper le temps perdu, et ne plus jamais se séparer. Comment pourrait-il en être autrement ? Ainsi raisonnent les enfants. Ainsi résonnait mon petit coeur.

Malheureusement, très vite, quelque chose ne tourna pas rond. Passée l’euphorie des retrouvailles je sentais déjà une distance entre nous. L’avais-je déçue ? Mon éducation loin d’elle nous avait-elle rendu définitivement incompatible, l’un l’autre ? Probablement.

La bienveillance est lentement devenue sévérité, l’indulgence est instantanément devenue moquerie. Des moqueries quand je parlais sa langue, des moqueries quand je dansais ses danses, des moqueries quand je portais ses vêtements.

Je n’étais qu’un enfant en quête d’amour. Non que j’en manquais puisque j’avais ma mère adoptive. Mais…

J’ai donc continué à essayer de lui plaire. Me changer pour rentrer dans son moule. Me faire violence pour être moins ce que j’étais et davantage ce qu’elle voulait.

Ne plus être moi pour être digne d’être son fils. Devenir le frère de ses enfants. Mais rien n’allait : ni ma démarche, ni ma façon de parler, ni mes maladresses mimétiques.

Pendant plus d’une décennie, j’ai pleuré, j’ai crié, j’ai ri, j’ai souffert, j’ai protesté, j’ai apprécié, j’ai détesté, j’ai perdu espoir, j’ai perdu. Une décennie à ne plus savoir qui j’étais, ni ce que je voulais être. Douze ans à supporter silencieusement ses défauts quand elle vomissait bruyamment les miens. Douze ans à admirer secrètement ses qualités quand elle était publiquement aveugle aux miennes.

Une demi-vie passée à vivre à moitié. À se demander ce qui n’allait pas chez moi et rien que chez moi. À traverser les humiliations, les faux espoirs, les victoires temporaires et les défaites définitives.

Je me rappelle encore du jour où, après avoir étudié et observé de fond en comble sa créole de langue, j’ai essayé fièrement de faire une phrase. Je me rappelle de son rire, interdit. Je me rappelle de la brûlure de la honte. Je n’ai plus réessayé pendant au moins sept années.

J’ai évidemment ma part de responsabilité puisque mes soeurs n’ont pas partagé mon sort. Mais enfin ! Je n’étais qu’un enfant. Cela ne compte-t-il donc pas ? Je n’étais qu’un enfant ! N’existait-il pas d’autres manières de me signifier que je m’y prenais mal ? Je n’étais qu’un enfant…

Le tournant de notre relation, je m’en rappelle comme si c’était hier. Le jour où sa sentence est tombée de manière irrémédiable sur ma candeur : « Mais de toutes façons, tu n’es pas mon vrai fils ».

Son vrai fils ? Qu’étais-je donc ? Une erreur ? Un faux ? Pourtant je me sentais tout ce qu’il y a de plus vrai. J’étais fier d’être son fils. Allez savoir comment c’est possible.

À partir de ce moment, je me suis senti prisonnier de l’océan Atlantique, de la Mer des Caraïbes et de mon sang.

Aujourd’hui, je suis de nouveau géographiquement loin d’elle. J’ai 21 ans et je prends une des décisions les plus difficiles, les plus déchirantes de ma courte vie. Je décide de ne plus être son fils. De sortir de la prison de sang. D’arrêter une fois pour toutes de mendier son amour et sa reconnaissance. De me définir vis-à-vis d’elle. Quand bien même les autre continuent à me définir ainsi.

Je choisis la liberté. Dans la douleur du déracinement, mais la liberté quand même. Après tout, a-t-on jamais vu un oiseau enraciné à une terre ? Quant aux arbres, je ne les ai jamais vu voler jusqu’à présent. Je refuse les racines et je prends mon envol. Je n’essaye plus d’être à travers elle. À partir de maintenant, je ne suis pas son fils. Je suis. Tout simplement. Et c’est déjà suffisamment compliqué comme ça, croyez-moi.

Guadeloupe, j’ai décidé que tu n’étais plus ma mère et que je n’étais plus ton fils. Je ne le fais pas de gaité de coeur. Je suis meurtri de tristesse mais je vois déjà poindre l’aube d’un nouveau soleil. Je suis enfin en paix avec moi-même. Je te libère de ta responsabilité. Je me libère de ma quête sans fin. J’accepte mon échec avec mélancolie mais résolution. Cessons de nous pourrir la vie, cela n’a que trop duré.

Je vois mes frères biologiques heureux à tes côtés. J’en suis moi-même plus qu’heureux. Je te vois heureuse avec eux.

Et moi, Guadeloupe, je t’aime. Non je te hais. A vrai dire je n’ai jamais su. En tout cas je porte ton sang.