« Je ne sais pas encore que la Guadeloupe sera son tombeau. Elle l’avait fui pour une raison que j’ignorais encore. Et l’odeur de la mort à l’idée d’y retourner avait enclenché son instinct de survie. »

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Nouveau thème !

« il était une fois une petite fille/petit garçon qui avait un papa antillais »

A vos plumes ! Racontez- nous ce que cette petite fille antillaise / ce petit garçon, voit de sa petite Maman ou Papa. Qu’avez-vous envie de nous transmettre à travers l’histoire de cette petite maman antillaise ?
Bien évidemment, toutes les histoires sont les bienvenues.

Si vous n’êtes pas antillais et que vous avez envie écrire, n’hésitez pas.

Bises à tous !

J’ai 9 ans. Je viens d’apprendre que l’année prochaine, on habitera enfin en Guadeloupe. Depuis le temps que je l’attends ! Depuis le temps que mon père l’attend ! Depuis le temps que mes soeurs l’attendent !

La seule à ne pas partager cette enthousiasme unanime, c’est ma mère. Elle y est fermement opposée.

Je la hais. Je ne me rappelle même pas l’avoir aimée un jour. Elle ne représente pour moi que la douleur des coups de ceinture qu’elle m’inflige régulièrement.

Des coups, des coups, toujours des coups. Alors que je suis pourtant un enfant très sage. Tout le monde le dit. Je suis premier de ma classe.

Des coups parce que je lui « fais honte ». Cette curieuse expression dont je ne comprends pas le sens, ni la gravité. Je lui fais honte en public donc je mérite d’être roué de coups. Pour une contradiction, une insolence. Alors qu’en privé on m’encourage plutôt à être un enfant avec un avis. Allez donc comprendre… On m’apprend à ne pas mentir dans la maison, mais ce n’est plus valable quand on est en public.

Des coups parce que j’essaye de me soustraire au culte du Dimanche. Des coups parce que je pleure d’en recevoir, pour que je me taise.

À chaque fois qu’elle me frappe, elle hurle comme une possédée. Elle crie toujours les mêmes onomatopées incompréhensibles. Comme les magiciens. Une sorte d’abracadabra de violence.

Elle crie « Hanqué Baouyon voléyon voléti mhoune ». Et je ne sais pas encore que c’est une phrase véritable d’une langue tout aussi véritable. Avec une grammaire, une syntaxe dont je ne soupçonne même pas l’existence. Que je comprendrai à 12 ans et saurai écrire correctement (et dans le bon ordre) à 20.

« An ké baw yon volé timoun, yon volé ! »

Je ne sais pas encore que la Guadeloupe sera son tombeau. Elle l’avait fui pour une raison que j’ignorais encore. Et l’odeur de la mort à l’idée d’y retourner avait enclenché son instinct de survie.

Je ne comprends encore rien de tout ceci, évidemment. À vrai dire, je ne comprends même pas encore ce qu’est qu’être antillais. Je crois encore que les chansons de Kassav sont en onomatopées sans sens (comme Aserejé de Las Ketchup) et que pour parler créole il suffit de rajouter le son « ou » à chaque fin de mot. D’ailleurs, je ne fais même pas encore le lien entre la langue d’onomatopées de Kassav et le créole.

Ma mère est une antillaise sublime. Forte, fougueuse, indomptable, rebelle, indépendante. Quand elle se disputait avec mon père, elle pouvait prendre ses affaires et s’en aller pendant plusieurs jours.

Force de la nature, femme moderne. Élocution impeccable des gens qui débordent de vitalité. Une carrière professionnelle à son apogée. Cette femme qui a fait de l’aide des plus faibles son métier. Elle qui s’occupe de l’insertion professionnelles des personnes handicapées. Elle qui a déjà essayé de m’apprendre la langue des signes et la lecture du Braille.

Pourtant je la hais. Car elle me frappe. L’ironie étant que je l’aimerai d’un amour fou, dans moins de 5 ans. Quand elle aura été détruite, ravagée et enterrée.

Drôle de timing, la Vie. Drôle de timing.

Ma mère. J’ai dans les mains le pouvoir de la sauver. Il suffirait que je dise moi aussi non à ce projet de retour pour qu’il soit avorté. Mais je trépigne de joie à l’idée d’enfin habiter sur cette île que je n’ai vu qu’en vacances. Sans compter que j’ignore, comme chacun de nous, le futur. Et même si je l’avais su ?

Puisque je vous dis que je la hais.

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